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–  jeudi 31 octobre 2002, par Raphaël Rousseau

Depuis quelques mois, on assiste à une prolifération d’initiatives en faveur de lois contraignant les services de l’Etat à recourir systématiquement au Logiciel Libre. STOP !
Si les logiciels libres sont une forme saine de gestion de son informatique, d’autant plus lorsqu’on a la charge de l’administration d’une nation, il faut garder à l’esprit que l’informatique s’adresse à des utilisateurs, à choyer.

Nombre d’initiatives visent à systématiser l’usage des Logiciels libres dans les administrations. Par exemple, j’ai participé à l’élaboration de ce document, recensant de telles mesures : http://www.ynternet.ch/politique_lo....

image 72 x 72 Dans bien des pays, des gens avertis luttent en faveur de mesures qui, à mon sens, ne pourraient finalement que se confronter à l’ignorance des cibles visées : les utilisateurs finaux. Ne vous méprenez pas, je ne cherche ni à critiquer cette finalité (le passage massif au logiciel libre) qui me paraît inéluctable à terme, ni à dévaloriser les utilisateurs ; il me semble juste qu’il existe un fossé trop grand entre les pratiques actuelles du logiciel en milieu professionnel et l’état de l’art en matière de logiciel libre.

Cet article s’efforcera de le montrer, et proposera une approche différente, qui est déjà proposée par bien des individus. Hélas, ces derniers sont rarement pris avec le sérieux qui me paraitrait être de mise, lorsqu’ils ne sont pas taxés de frilosité.

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Les Logiciels libres, c’est bien !(tm)

Oui, pour un membre de la Communauté du logiciel libre, informaticien de surcroit, le logiciel libre est formidable : tout est disponible, du code source des logiciels jusqu’à la documentation, et l’on bénéficie par le Net de sources d’informations d’autant plus inépuisables qu’on sait où et comment chercher, lorsque l’on sait à qui s’adresser spécifiquement pour toute problématique donnée. Bref, l’imagination, et surtout le temps, sont les seuls obstacles à la créativité.

Mais qu’en est-il de l’utilisateur final, non-informaticien ?
Généralement (je ne m’avancerai pas sur des chiffres), il connait :
- Word, un peu, juste ce qu’il est vital de connaître pour mettre en forme un texte, puis le sauver et/ou l’imprimer,
- Excel, encore moins, juste assez pour faire des présentations de tableaux bien alignés,
- PowerPoint, juste parce que le supérieur hiérarchique direct ne veut pas qu’on utilise Word pour faire des transparents. À part ça, c’est comme Word !
- Eudora, pour lire et envoyer les notes de services par l’intranet en attachant un fichier Word, ainsi que pour faire circuler les nombreux messages venus d’on-ne-sait-où signalant un virus très très dangereux transitant dans les mails portant un sujet bien précis,
- l’icône Poste de travail pour déplacer et mettre au bon endroit un document mis n’importe où par un des logiciels sus-cités pour une raison obscure.

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À part ça... c’est tout ! J’ajouterai que chaque utilisateur connait quelques logiciels ou fonctionnalités particulières, qui correspondent à ses applications quotidiennes de l’informatique, si bien que ma description, un peu caricaturale, ne permettra à personne de s’y reconnaitre véritablement.

Naturellement, il y a les cracs de l’informatique qui vont bidouiller pour mettre la photo de leurs enfants en fond d’écran, mais eux ils ont un ordinateur chez eux et ont le temps de trifouiller dans les entrailles du système !

Il faut se rappeler que pour l’utilisateur standard, l’informatique n’est qu’un moyen, voire une contrainte avec laquelle il faut composer. Il n’est ni un as de l’informatique, ni un militant pour les technologies du futur, ni un de ces doux rêveurs qui veulent nous faire revenir à l’âge de pierre de l’informatique, avec des lignes de commande à taper dans une fenêtre où la souris ne marche même pas [1].

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Pouvoir de blocage

Naturellement, on se dit qu’en atteignant les décideurs, on pourra forcer le passage et atteindre ce fameux utilisateur final, car il sera contraint de se soumettre à sa hiérarchie.

Erreur !

L’informatique libre a, depuis ses débuts, trouvé sa porte d’entrée par le bas. C’est la base qui a introduit des logiciels libres dans les services informatiques des entreprises de toutes tailles, et souvent sans en avoir l’air. On raconte mille fois l’histoire du Directeur informatique qui fait une tournée d’inspection dans la salle machine et aperçoit un petit ordinateur dans un coin, sans clavier ni écran. Lorsqu’il demande qu’on se débarasse de cette machine superflue et de toute évidence inutilisée, on lui répond qu’il n’en est pas question car elle est chargée d’une des fonctions-clés du système informatique de la société. Intrigué, le directeur interroge son interlocuteur sur le système qui fait tourner ce service, et on lui répond : Linux !

Les projets qui n’arrivent jamais à terme, parce qu’ils ont été décidé par la Direction sans consultation des personnels visés, sont légions. Malheureusement, on fait habituellement peu de publicité sur ces projets... allez comprendre !

Les utilisateurs finaux détiennent un véritable pouvoir de blocage qui peut tuer dans l’oeuf tout projet de changement, à moins qu’on n’implique les principaux intéressés en amont.

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Changer !? Pourquoi ?

« Eh oui, on était si bien avant ! Bon, on se plaignait toujours un peu, question de mettre la pression sur l’encadrement, mais c’était toujours mieux que maitenant ! »

Combien de fois entend-on ce type de discours ? Très (trop ?) souvent, je crois. Le changement est rarement vécu sans douleur, tel un accouchement. Cependant, le fait d’informer à toutes les phases ceux qui seront directement concernés par les nouvelles mesures à mettre en place permet que la transition se fasse moins difficilement. Créer des cellules-pilotes pour mieux comprendre les obstacles à prévoir pour les phases de déploiement à grande échelle évite parfois de se retrouver avec une levée de boucliers.

Et surtout, il s’agit de mettre en oeuvre un passage le plus doux possible ! La perte des repères acquis de manière si progressive n’est pas sans conséquence.

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Avant le passage aux logiciels libres : les bonnes pratiques

Avant de faire le grand saut (éventuel) vers les logiciels libres, qui seront toujours plus ou moins un choc culturel dans la plupart des organisations, il faut préparer le terrain.

Une politique de bonnes pratiques est une des étapes intermédiaires qui me paraissent des plus saines et probablement des mieux vécues.

- De quoi s’agit-il ?

Proscrire ce qui sera (quasi-)impossible lorsque les logiciels libres seront là : les échanges de fichiers exploitant des standards fermés ou propriétaires.

Échanger des fichiers .doc de Word est plus que monnaie courante à l’heure actuelle. Ce format est devenu une norme de fait, le format d’échange de fichiers textuels. C’est pourtant une des premières pratiques à prohiber.

- Pourquoi changer nos pratiques ?

image 189 x 153Le document « Finissons-en avec les attachements de Word ! » [2] explique que les utilisateurs ne possédant pas Word pour Windows (eh oui, ça existe !) sont gênés lorsqu’ils reçoivent des documents issus de ce logiciel. Non seulement les décodeurs actuels leur permettant malgré tout de les visualiser ne comprennent que partiellement ces fichiers, mais surtout Microsoft a toute latitude pour produire une nouvelle version de Word qui apportera son lot de nouvelles fonctions [3], mais surtout un nouveau format qu’il faudra que les informaticiens concevant ces décodeurs comprennent en procédant par tâtonnements. Avez-vous déjà tenté de courir après le soleil couchant ?

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Le combat entre les sociétés s’étant approprié le standard sur un domaine des échanges d’informations numériques et tout autre compétiteur tournerait systématiquement en faveurs des premiers. Peut-on alors parler de choix sincère [5] lorsque les directions informatiques s’interrogent sur l’opportunité d’opter pour tel ou tel logiciel ? Non !

Un tel choix existerait si et seulement si on pouvait bénéficier des mêmes chances en optant pour une solution plutôt qu’une autre. Avec ces situations de monopoles, toute alternative sérieuse à grande échelle est impensable, compte tenu de l’environnement dans lequel se trouve toute organisation.

- Comment amener ces nouvelles pratiques ?

Il faut, comme dans bien des cas, concilier une approche globale et une approche locale.

Approche locale

L’approche locale est, par définition, une approche de proximité. Il faut absolument sensibiliser les utilisateurs occasionnels et quotidiens de l’informatique à la notion de format (ou plus généralement de standard) ouvert.

Vous pourriez m’objecter qu’il est inconcevable pour l’utlisateur moyen de faire cette distinction. Pourtant, une proportion importante des citoyens étant confrontés à l’informatique actuelle sont possesseurs de véhicules motorisés connus sous le terme de voitures. Ils ont été confontés à des choix techniques tels diesel ou essence ou gaz ?, break ou coupé ?, 1.5l ou 1.9l ?, turbo ou pas ?, pot catalytique ?... bref, bien des détails purement techniques, qui sont entrés dans leur quotidien de consommateurs/conducteurs.

La période de l’obscurantisme se basait sur le principe que le petit peuple étant complètement ignorant, il fallait opérer des choix vitaux à leur place, prétendument pour leur bien. Nous sommes sortis de cette époque grâce à la propagation du savoir par le biais de l’écriture. Le prix à payer ? Celui de l’apprentissage des rudiments (au moins) de l’écriture. Aujourd’hui il n’est pas question de faire de tout utilisateur d’ordinateur un informaticien, mais un utilisateur responsable et critique, dans la mesure de ses besoins et de ses compétences.

Pour sortir de l’obscurantime informatique dans lequel les grands éditeurs auraient tout intérêt à laisser les utilisateurs, la solution est l’instruction. Il faut instruire les utilisateurs sur les enjeux, les outils et les méthodes qui constituent les bons usages de l’informatique. Et cela concerne les standards ouverts, qui devraient être exploités dans tout cadre de communication électronique, aussi bien à grande qu’à petite échelle, aussi bien pour un mail sur Internet que pour une note interne à un service.

En dehors des formats de fichiers, qui sont le support de l’information, il y a les protocoles, sortes de conduits qui permettent à l’information de transiter. Il y a le protocole SMTP qui fait transiter le mail de l’expéditeur à la boîte à lettre du destinataire, HTTP pour le web, POP3 pour relever sa boîte à courrier électronique. Voilà pour quelques uns des protocoles standards d’Internet, qui ont permis que des ordinateurs complètement différents puissent communiquer d’un bout à l’autre de la Terre aussi bien que du bout à l’autre d’une même pièce. Il existe des tas de protocoles, qui correspondent à chaque type d’application informatique connectée. Certains font transiter de la musique, d’autres permettent la messagerie instantanée (ICQ, AOL Instant Messenger, Yahoo ! Pager), certains sont spécialisés pour des applications de groupes via le réseau.

Ces protocoles doivent eux aussi être ouverts, c’est à dire ne pas être gérés par et pour un éditeur donné, mais pour une communauté d’applications donnée. Ainsi, chacun aura à coeur de se conformer au standard et de permettre aux autres applications de communiquer avec la sienne et vice-versa. [6]

Hors de ce cadre, qui permet d’aboutir à un consensus sur les dialogues possibles entre logiciels, les tendances hégémoniques finissent généralement par se manifester aux dépens de l’utilisateur.

Approche globale

Une approche globale est nécessaire, elle aussi. Pour la simple raison que si des décisions à large échelle ne sont pas prises, les multinationales qui font la pluie et le beau temps de l’informatique actuelle continueront à considérer toute requête de se conformer aux standards, venant d’une organisation isolée, comme quantité négligeable.

Que peut même faire une société nationale de 500 personnes contre un mastodonte tentaculaire multinational de 100 000 employés, qui fournit toute la planête sur un segment de marché de manière quasi exclusive ? La compétition n’est pas équitable. Les petits doivent alors plier l’échine et suivre les tendances malgré leurs velléïtés de liberté.

Il faut donc agir en masse, de manière coordonnée, et avec des moyens qui peuvent contraindre le marché, au moins localement.

Lorsque les administrations d’un groupe de pays auront fait la démarche, en accord avec leurs partenaires locaux (clients et fournisseurs), de ne plus accepter des logiciels ne présentant pas des fonctionnalités de reconnaissance et de production de fichiers à des formats ouverts, les éditeurs seront face à une perte potentielle de part de marché. Si des logiciels alternatifs existent et fournissent déjà ces fonctionnalités, les éditeurs pourraient petit à petit céder le pas et fournir les possibilités souhaitées, afin de garder leurs clients et la confiance de leurs investisseurs (souvent les marchés boursiers, si sensibles aux effets d’annonce).

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En définitive

Ce n’est pas sur un seul front qu’il faut agir pour déstabiliser ces géants que le conformisme a érigé en super-puissances. Il faut agir à la base pour amorcer les comportements sains. Une fois ces derniers intégrés, il sera possible d’envisager de nouveaux horizons qui se profilent à une échelle globale, sans que la pilule ne soit trop dure à avaler.

Le logiciel libre pourrait avoir sa place et, qui sait ?, peut-être prendre le devant de la scène, mais uniquement lorsque les mentalités et les compétences seront réunies d’un bout à l’autre de la chaîne informatique.

Imposer d’ores et déjà de nouveaux produits, souvent moins bien dotés en terme de finition, n’est qu’un risque inutile de se retrouver dans un conflit opposant les décideurs et politiques à un bloc compact d’utilisateurs déçus, qui finiraient par retourner de leur propre chef auprès de leurs anciens geôliers.

[1Je fais allusion ici à l’habitude, qu’ont bien des membres de la Communauté du Logiciel Libre, d’avoir une fenêtre textuelle console dans laquelle ils tapent directement des commandes destinées à l’ordinateur sans passer par le biais de l’interface graphique et de la souris. Ce n’est pas très agréable pour le commun des mortels, mais diablement efficace pour ceux qui ont franchi le pas.

[3Nouvelles fonctions vont souvent de pair avec nouveaux problèmes (ou bugs).

[4Charles Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838)
La création du système métrique décimal :
" ...une entreprise dont le résultat doit appartenir un jour au monde entier ".
Les formats en logiciels libres représentent un enjeu similaire à celui du système métrique, celui de pouvoir mieux échanger, commercer et se comprendre. Ce qui ne veut pas dire que les miles ne sont plus utilisés. (Julien)

[5Référence à la campagne Sincere Choice initiée par Bruce Perens, un acteur très célèbre de la Communauté Internet, et particulièrement dans le milieu des logiciels libres.

[6NdlR : Certains pourraient penser que l’auteur est idéaliste et manque de pragmatisme à la première lecture. Cependant, on pourra se souvenir des pressions effectuées par une alliance de banques et de sociétés financières pour faire converger les formats de messageries instantanées (pour leur métier uniquement) qui vont dans le sens de cet article. Donc, si même les banquiers le disent... ! Voir http://fr.news.yahoo.com/021019/35/...

forum

  • > 1- Standards ouverts, 2 - Logiciels libres
    24 novembre 2002, par Landry MINOZA

    Article d’autant plus interressant pour moi que je me prépare à entrer dans un projet de migration d’un SI de NT vers linux. La plupart des utilisateurs sont effectivement dans la situation décrite.

    Je voudrait aussi poser un problème, on assiste trop souvent à de la "désinformation" et aussi je pense à un manque de communication orienté "grand public" de la communauté.

    je suis "horrifié" quand je parle de Linux et qu’on me demande si il vaut mieux avoir 98 ou XP pour le faire marcher...

    "La liberté ne se donne pas, elle se prend..."

  • > 1- Standards ouverts, 2 - Logiciels libres
    20 novembre 2002, par Benoît Rouits

    Ce titre me donne envie aussi de dire :

    1 standard ouvert = 2 logiciels libres

    Ce qui est assez réjouissant pour la dynamique socio-économique du logiciel libre, et surtout pour les utilisateurs !

    • > > 1- Standards ouverts, 2 - Logiciels libres
      20 novembre 2002, par jul

      Ben, si je puis me permettre,
      il n’y a pas bijection

      Il y a bien majoritairement

      logiciel libre => standard ouvert,

      mais la réciproque n’est pas vraie :
      opera n’est pas du logiciel libre pourtant il respecte les standards ouverts.
      C’est même l’un des meilleurs brouteurs web derrière galeon et phoenix ;-)

      • > > > 1- Standards ouverts, 2 - Logiciels libres
        1er décembre 2002, par ben

        Mon "=" n’est pas une implication, sinon, j’aurais mis "=>" comme tu le dis, mais non, j’ai simplement posé une relation d’affectation avec des cardinalités, ce n’est pas un opérateur logique. Or cette affectation constatée et conjoncturelle est plutôt réjouissante pour la vitalité du LL (et fait briller les yeux des décideurs)

  • > 1- Standards ouverts, 2 - Logiciels libres
    2 novembre 2002, par Huylebroeck Jean-marie

    je pense que ce sont d’abord les formats qu’il faut rendre libre : ce sont mes données et je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas les utiliser avec le logiciel que je choisi.
    Rien ne peut m’empêcher d’acheter un logiciel propriétaire..mais il ne peut pas s’approprier mes données.

    • > > 1- Standards ouverts, 2 - Logiciels libres
      22 novembre 2002, par moi

      Ouai, mais pour l’instant on a fait confiance aux éditeurs, résultats : palladium ils vont bientôt effacer les données qu’ils veulent, prendre le contrôle àdistance, maitriseé l’informatique de bout en bout. Conclusion, ils ont joué, ils ont perdues, pas de pitié pour avoir voulu supprimer les libertés individuelles, a mort !, c’est comme une révolution.