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Les ressorts du Tigre

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–  mercredi 11 avril 2007, par Antoine Pitrou, Le Tigre, Thierry Pinon

Le Tigre est le premier journal en France intégralement réalisé avec des logiciels libres. C’est aussi un journal indépendant de toute entreprise ou institution [1], sans publicité, proposant une vision originale de l’actualité et des textes inhabituels (comme le feuilleton sur Wikipédia). A l’occasion de la reparution en kiosques et librairies du journal (qui avait été suspendu pour des raisons financières), nous publions cette interview qui avait été menée le 20 juin 2006 avec Raphaël Meltz, l’un des fondateurs... juste avant l’interruption de parution.

Se construire un petit truc

On a monté le projet à deux : Laetitia Bianchi et moi.
Auparavant on avait fait R de réel, une revue (art, sciences humaines, littérature) distribuée en librairie qui marchait par ordre alphabétique : on a fait tout l’alphabet de A à Z. Après avoir réussi ce projet, qui était compliqué mais beaucoup plus simple que Le Tigre, on s’est dit : plutôt que de grenouiller dans le milieu de l’édition, où les portes nous étaient ouvertes, plutôt que de faire ce que les gens attendent de nous, on va partir sur des pistes différentes. On a décidé d’aller vers le kiosque avec un journal à la fois proche dans l’esprit et très différent de notre revue. R de réel était beaucoup plus « classieuse » : dos carré, beau papier, un truc à collectionner... Le fait qu’elle suive les lettres de l’alphabet rendait les gens un peu fous, il leur fallait tous les numéros pour avoir toutes les lettres dans leur bibliothèque... Mais du coup c’était un peu cher. Donc, avec Le Tigre, par réaction, on était content de monter un projet presse, donc un support jetable, pour dire : il n’y a pas que les beaux livres. L’idée était de proposer un contenu intelligent, intéressant, graphiquement travaillé, mais sur du papier journal ; pour dire que le kiosque n’est pas réservé aux magazines « mainstream », on a aussi le choix de faire des choses étonnantes et intéressantes en kiosque. C’est rigolo de se dire qu’on est vendus à côté de Elle, du Nouvel Obs, parce qu’on est quand même assez lointains et en même temps on assume complètement le fait d’être un produit presse.

Après avoir monté le projet, on a réuni beaucoup de gens autour de nous. Un des principes requis pour faire un hebdomadaire, c’est d’avoir une équipe régulière. On a une « rédaction » décentralisée avec une vingtaine de personnes qui participent au journal et qui travaillent de chez eux. Ces gens-là sont très différents les uns des autres, cela peut être des chroniqueurs, des écrivains, des dessinateurs en charge d’une rubrique : on a organisé ça en disant voilà, chaque personne va prendre en charge sa rubrique, sous notre responsabilité. Il n’y a pas de grand comité de rédaction où tout le monde se retrouve autour d’une table et lance des sujets ; c’est assez pyramidal, chaque personne est autonome et ne rend de compte qu’à nous. C’est donc un projet à la fois très collectif et très personnel, ce qui est assez paradoxal pour un journal : en général soit c’est un groupe qui lance le projet, soit au contraire les gens sont un tout petit groupe. Alors que là, les chroniqueurs (auxquels s’ajoutent les collaborateurs ponctuels) sont vraiment très nombreux, et en même temps on n’a pas ce que j’appelle les inconvénients du travail de groupe, à savoir les engueulades toute la nuit pour savoir ce qu’il faut mettre comme titre de Une et ainsi de suite. Il y a des journaux qui fonctionnent comme ça et c’est sans doute très marrant, mais ça ne correspond pas à notre univers, donc on n’avait pas envie de se lancer là-dedans.

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Laetitia et moi avons suivi des études littéraires traditionnelles, mais dans ce monde-là (celui de la presse, NDLR) nous sommes totalement autodidactes. On a appris le graphisme sur le tas. On fait notre propre maquette, comme dans R de réel, car l’originalité graphique est un des fondements du journal. Donc on ne délègue pas le graphisme. C’est un avantage pour monter ce genre de projets de ne pas être du tout formaté. Par exemple en discutant avec nos SRs (secrétaires de rédaction) qui viennent de la presse traditionnelle, on se rend compte qu’on n’a pas tous les codes du journalisme... On change délibérément certaines normes typographiques, des normes d’écritures (pas d’intertitres obligatoires dans les articles, pas de chapo systématiquement, pas de choix d’une phrase choc en titre d’un entretien mais la première phrase...), et c’est ça qui nous semble intéressant.

Hors des réseaux de connivence

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Un « inconvénient » dans le fait de ne pas avoir suivi de formation dans le journalisme, c’est de ne pas du tout avoir de réseau : on ne se sent pas du tout dans ce milieu-là. L’avantage c’est d’être dégagés, on n’a de comptes à rendre à personne, en plus on n’essaie pas de faire carrière, on n’essaie pas de préserver quoi que ce soit.

On est dans une situation très particulière : Le Tigre déconcerte, on est à distance des médias traditionnels, on voit bien qu’on n’est pas acceptés, et en même temps les médias alternatifs nous regardent aussi très bizarrement. Le milieu de la presse alternative marche par réseaux, par exemple le Monde Diplo, Acrimed, ... On a croisé Henri Maler, on lui a montré notre numéro zéro, ça n’a pas eu l’air de l’intéresser du tout. Tout simplement parce qu’on n’a pas d’étiquette, alors que Le Plan B c’est génial parce que c’est Le Plan B, quoi.
On a vraiment l’impression qu’on est entre les deux, et que tout le monde nous regarde d’un drôle d’œil : ni pour les classiques, ni pour les radicaux. Le Tigre est trop indépendant et trop petit pour la presse traditionnelle, trop indépendant et trop "artistique" (trop bien maquetté, trop littéraire...) pour la presse alter.
Je trouve que dans la presse alternative il y a des choses intéressantes, d’autres moins : le discours est toujours tout ou rien, et il y a une espèce de désir permanent de casser les gros médias, au lieu de proposer d’autre chose. Pour nous, un journal sans pub comme le nôtre reste critiquable au même titre qu’un journal qui a de la pub : de même, ce n’est pas parce qu’on est dans le logiciel libre qu’on est bien par principe. Le Plan B, c’est aussi un journal critiquable sur certains points, et c’est dommage qu’il n’y ait pas aussi une analyse qui soit faite de son contenu, au-delà du côté « il faut les soutenir parce qu’il n’y a pas d’argent ». De même, je pense qu’il faut nous soutenir, mais que c’est aussi important qu’on nous critique. C’est vrai que parfois, quand les difficultés s’ammoncellent, on n’a pas très envie d’avoir des critiques, mais c’est important, sinon on tombe vite dans l’auto-satisfaction. Et il n’y a pas de différence entre l’auto-satisfaction du Monde ou celle du Tigre : c’est toujours aussi pénible.

Argent, trop cher

L’envie de départ c’était de faire Le Tigre, un journal qui ne ressemble à aucun autre. Au début, on pensait que le projet serait rentable. Pour R de réel par exemple, le projet n’avait pas vocation à être rentable, on se souciait juste de payer l’impression et on vivait notre vie à côté. Quand on sort un journal tous les deux mois, ça va ; quand on sort toutes les semaines ça devient compliqué.

L’équilibre économique nous paraissait envisageable quand on a fait notre « business plan ». On a essayé de réduire les coûts au maximum ; par exemple on est imprimés en rotative en noir et blanc, ce qui coûte moins cher que de l’impression « en feuilles » ; en faisant un journal pas très cher à fabriquer et cher à acheter, on s’est dit que cela contrebalancerait le fait qu’il n’y ait pas de pub. Il suffisait qu’on en vende 2000 ou 3000 pour être rentables ; et autour de 4000 - 5000, on pouvait gagner de l’argent.

L’équation reste valable à mon sens, mais c’est très difficile de se faire connaître quand on a n’a pas d’argent, et du coup nos ventes sont largement en-dessous de ce qu’on pensait : elles sont très très mauvaises. Du coup, notre ambition en ce moment est juste d’essayer de tenir, d’équilibrer les recettes et les dépenses. En effet, les NMPP ne sont pas du tout adaptées aux petits journaux par principe - il aurait mieux valu chercher des moyens de diffusion alternatifs, mais pour ça on n’avait ni les contacts adéquats ni le temps -, et au-dessus d’un seuil de 85% d’invendus, on leur doit de l’argent au lieu d’en recevoir... On a réduit nos tirages, mais on est toujours aux environs de seuil, et on est largement au-dessus de ce qu’on pensait en termes d’invendus. C’est un peu trash, car du coup tu ne touches pas du tout d’argent, même pour les exemplaires vendus. Tu regardes tes comptes, il faut fabriquer ton journal, tout le monde est bénévole sauf les deux SRs qui sont à mi-temps, et tu paies la fabrication mais tu ne reçois pas d’argent. C’est paradoxal, parce que je pense qu’il n’a pas de raison de ne pas être rentable, c’est vraiment qu’on a merdé un truc sur le côté commercial, mais je continue à penser que Le Tigre pourrait fonctionner.

Il faut savoir que côté commerce, on est des bras cassés. Une de nos erreurs c’est de nous être lancés sans quelqu’un de très solide de ce point de vue-là. On s’est penchés sur le rédactionnel car c’est ce qui nous intéresse, on ne s’est pas investis sur le commercial. On voulait un système de colportage afin que des gens vendent le journal dans la rue, mais ça impliquait de s’investir pour le monter, c’est assez lourd ; on a très vite abandonné... C’est dommage car au bout d’un moment, tu te crèves à faire un truc, personne ne le voit et c’est assez frustrant.

On raisonne en termes moraux, sur comment il faut payer les gens. On a commencé par payer les SRs, parce que c’est une tâche qui n’est pas créative. Les gens qui tiennent des rubriques, on leur a dit qu’ils seraient payés lorsque le journal serait rentable, et ils ont accepté.

Notre conception a toujours été de dissocier nos revenus personnels de ce qu’on faisait. Pour R de réel, c’était clair : on devait gagner notre vie d’un côté, et R de réel devait juste s’auto-financer de l’autre. Pour moi c’est le mieux, car ça évite les conflits d’intérêt : on ne s’oblige pas à se dire il faudrait que je fasse ci pour que ça vende mieux. Dans un projet comme Le Tigre c’est plus difficile, parce que comme ça implique plus de gens et il y a de toute façon de l’argent qui circule, on est obligés d’aborder ces questions. Maintenant, à moi ça ne me pose aucun problème de ne pas gagner ma vie en faisant Le Tigre, je suis capable de la gagner par ailleurs, même si c’est pénible et que ça prend du temps.
Paradoxalement, l’expérience qu’on a eu avec R de réel, c’est que ça peut être bien que les gens ne soient pas payés : on était dans un rapport plus sain, pour R de réel ça a été très agréable. D’ailleurs tout le milieu de la revue fonctionne sur ce principe du bénévolat des contributions. Là, dans Le Tigre, évidemment ce n’est pas forcément évident, avec le rythme hebdomadaire qui demande beaucoup de temps à chaque contributeur — et c’est aussi pour ça qu’on a beaucoup fragmenté le journal, en multipliant les rubriques et en distribuant les responsabilités — alors ça peut marcher.
Je sais que ça vous travaille aussi dans le logiciel libre, cette question de l’irruption de l’argent, de savoir si c’est bien ou c’est mal. Moi je pense que le fait de dire on n’a pas d’argent, est-ce que vous voulez quand même bosser avec nous pour le plaisir, ça enlève beaucoup de poids ; ça veut dire que si les gens sont là, ils aiment ce qu’on fait et nous on aime ce qu’ils font, c’est un rapport de confiance réciproque. Tout le monde y gagne, en quelque sorte. Le Tigre reste un projet artistique de ce point de vue là. C’est la finalité du contenu qui prime, pas la viabilité économique. Il y a une personne qui nous a lâchés quand on a dit qu’on ne payerait pas les contributeurs, faute de moyens, on l’a assez mal vécu parce que c’était un ami à nous ; on a découvert que pour certaines personnes c’est en premier lieu l’argent qui doit déterminer le travail. Alors que pour nous, c’est d’abord le fait que les gens soient contents de participer, et ensuire seulement la possibilité d’être payés.

D’ailleurs on a inventé un système de rémunération où les gens étaient payés en fonction des ventes du journal, comme ça ce n’était pas à nous de décider combien valait une pige. On ne voulait pas que ce soit à nous de décider combien vaut tel texte, ça nous semblait aberrant.
Au-delà des 5500 lecteurs, chaque contributeur aurait été payé identiquement au prorata des ventes selon un calcul logarithmique. Si le Tigre avait pu cartonner, les contributeurs auraient été les mieux payés de toute la presse !

L’informatique

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Je fais partie des non-informaticiens qui aiment l’informatique.
Il y a deux groupes de gens dans ceux qui pratiquent l’informatique : les gens qui pratiquent l’informatique à temps plein, comme vous, et ceux qui ne la pratiquent pas à temps plein, comme moi. J’imagine que vous, quand vous étiez adolescents, vous passiez tout votre temps devant les ordinateurs, alors que moi j’y passais un peu de temps.

L’informatique est un outil, qui dans le domaine de la mise en page a vraiment révolutionné les métiers. Il y a vingt ans, soit on faisait un journal ronéotypé et on tapait avec des machines à écrire, soit lançait un journal pro avec des moyens conséquents, parce qu’il fallait des photocomposeuses ; alors qu’aujourd’hui il suffit d’un logiciel — et même d’un logiciel libre. Aujourd’hui, on peut faire un journal pro avec très peu de moyens, sur son petit ordinateur à la maison. Après, encore faut-il être capable de développer une maquette intéressante, ce qui n’est pas le cas de tout le monde.

De même notre travail sur Le Tigre ne serait pas possible sans Internet qui nous permet d’être totalement décentralisés. On a un fonctionnement un peu bancal. J’aurais adoré avoir un système de workflow très élaboré.
On a commencé à bosser avec un informaticien avec qui on avait fait un cahier des charges qui était assez excitant. L’idée était que les chefs de rubrique se connectaient à un site, faisaient l’annonce des choses à venir, mettaient en ligne les textes dont ils disposaient, avec un code couleur qui change en fonction du statut du texte, et un système d’export automatique vers Scribus. L’informaticien est sorti du projet entre-temps, donc je me suis retrouvé tout seul et sans les compétences informatiques pour le faire.

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Je me suis rabattu sur un SPIP que j’ai bricolé avec un système de mots-clés correspondant aux numéros des journaux, ce qui me donne une grille permettant de croiser rubriques et numéros du journal ; l’utilisation d’autres champs me permet de colorer les cases de la grille en fonction du statut éditorial (corrigé, en ligne...) de l’article.
Ca fonctionne, surtout par rapport à l’e-mail qui aurait été ingérable ; avec nos SRs on est quatre à monter les pages, c’est très important qu’il y ait un système décentralisé.

Les gens postent leurs textes dans ce système, selon des heures de rendu calées de façon très précise en fonction de la pagination, et chaque responsable de page regarde dans la grille quels textes sont arrivés, les récupère, les insère dans Scribus. Depuis quelques numéros, un correcteur bénévole relit les trois quarts du journal, ce qui nous évite des coquilles. Chacun réalise quelques pages sur son ordinateur, on envoie séparément les pages au format PDF à l’imprimeur, et c’est lui qui les réunit au moment de l’imposition. L’imprimeur a un système de BAT en numérique (Bon À Tirer), qui permet de valider le résultat final sans s’envoyer des feuilles de papier. Notre maquette est relativement régulière, donc il y a en général peu d’erreurs de mise en page.

Pourquoi du logiciel libre ? Pour deux raisons. La raison financière d’une part. Travailler avec des versions crackées d’XPress, ça passe dans une asso mais c’est plus dangereux dans une boîte. Les licences des logiciels de mise en page sont très chères, par exemple une licence d’XPress coûte deux mille euros. Quand il faut acheter plusieurs licences, ça fait beaucoup d’argent pour un projet modeste. Forcément, avoir la même chose gratuitement, c’est intéressant ; après, encore faut-il être sûr que l’outil soit à la hauteur.

D’autre part, on était assez sensibilisés intellectuellement et, pour ma part, dans la pratique, aux logiciels libres. J’avais déjà consacré un article dans R de réel aux logiciels libres, alors qu’à l’époque on travaillait entièrement avec des logiciels propriétaires. Le logiciel libre posait des questions théoriques très intéressantes, et ç’aurait été dommage de ne pas mettre en pratique ces idées.

On a pris du temps, en amont du lancement du journal, pour se mettre aux logiciels libres. Trois de nos quatre postes de travail sont sous Linux, le dernier fait tourner Scribus en version Windows. Pour passer sous Linux, surtout pour du boulot et pour du boulot à échéances hebdomadaires strictes où tout doit marcher nickel, il vaut mieux se préparer à l’avance. Quand je vois rétrospectivement les ennuis que j’ai eus, j’ai bien fait de ne pas m’y mettre à la dernière minute car ç’aurait été suicidaire.

Le logiciel libre récuse la notion de propriété intellectuelle. Ca correspond à cette idée de faire quelque chose plus pour le geste que pour l’investissement financier, même si je sais que c’est plus compliqué que ça. Je me retrouve complètement dans ce qui est la première vie du logiciel libre, car les choses sont beaucoup en train de changer, ça s’est vachement professionnalisé et du coup ça induit des choses différentes qui sont pas moins intéressantes mais qui sont beaucoup plus la rencontre de l’économie traditionnelle avec le logiciel libre. Cette idée de faire quelque chose simplement parce que ça nous plaît, et de le faire à plusieurs, ça rejoint notre idée avec Le Tigre, puisqu’écrivant sous pseudonyme on ne peut même pas en tirer une gloire quelconque.

Je retrouve beaucoup cet aspect dans la communauté Scribus, où ils sont fiers du Tigre — et on est heureux qu’ils le soient —, parce que c’est une belle illustration de ce qu’on peut faire avec Scribus. Beaucoup de débutants Scribus ne connaissent pas du tout la mise en page et ne produisent pas des choses graphiquement impressionnantes. Un logiciel de mise en page, ce n’est pas intuitif pour un débutant, et beaucoup se sentent largués à la première utilisation ; on ne duplique pas la une du Monde sous XPress d’un coup de cuiller à pot. Les gens qui ont l’habitude des traitements de texte ne comprennent pas de façon innée la logique de la mise en page. Nous, en arrivant d’un logiciel comme XPress, on a vite retrouvé nos marques.

Pour Scribus, oui, je dis aux gens "allez-y". Il faut prendre un peu de temps en amont, mais ce serait bête de ne pas le faire. Pour moi le logiciel est passé à une phase de maturité qui fait que ce serait aberrant de payer une licence de logiciel propriétaire. Beaucoup de graphistes ont un mouvement de dédain face à Scribus, alors que quand tu vois ce que font la plupart des graphistes, ce genre de choses-là (il montre une affiche quelconque placardée au mur, NDLR), il n’y a pas besoin d’une licence d’InDesign... D’ailleurs je ne vois pas de travail qui ne puisse pas être fait sous Scribus, donc aujourd’hui c’est rentable de l’utiliser. Il y a un an et demi, quand on a commencé à s’y mettre, c’était limite, mais on a senti le moment où ça basculait, où on a eu l’impression de ne plus prendre de risques.

Ce qu’on fait aujourd’hui, dans deux trois ans beaucoup de journaux le feront.

Le libre est-il un mouvement politique ?

J’ai vu que vous vous posiez cette question, que vous êtes contre cette idée que le libre est un mouvement politique... Dans mon article sur le logiciel libre, c’est vrai que je prenais le parti d’une vision un peu libertaire du libre, sur l’idée d’éliminer l’Etat pour créer une communauté d’individus. Surtout, je trouve que ça remet en question la valeur travail, c’est intéressant ce que ce mouvement raconte sur le rapport des gens au travail.

L’absence d’étiquetage du libre rejoint un peu l’histoire du Tigre : il est difficile de nous coller une étiquette, et en même temps on distingue dans le libre certaines idées, comme le côté humaniste, la générosité de l’acte de don et de partage. Ce sont des idées qui ne vont pas de soi.

Le libre a une vertu intéressante : tu te rends compte qu’il y a plein de gens sympas sur la planète, qui sont prêts à te filer des coups de main, à t’aider gratuitement. Ca s’étend à la notion de communauté en général, au-delà du logiciel libre, même si ça peut s’accompagner aussi d’un côté fermé, groupe par groupe. Le monde occidental fait qu’on n’a plus l’habitude de rencontrer et d’aider spontanément ses voisins, le logiciel libre réintroduit ce genre d’habitudes qu’on ne devrait pas avoir abandonnées.
L’absence de frontières géographiques, de marquage selon l’âge, le sexe, etc., facilitent les échanges et permettent de construire des communautés humaines... avec l’inconvénient qu’on parle à des gens qui sont à l’autre bout du monde et qu’on ne parle plus aux gens qui sont autour de soi !

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Droit d’auteur et copyleft

En tant qu’auteur touchant des droits sur ses créations, je suis membre de la SACD qui est un farouche opposant à la licence globale, et je ne me retrouve pas du tout dans leur position. Cette façon de se draper dans l’idée de l’auteur et du droit d’auteur est un peu absurde. Il n’y a aucune raison que le droit d’auteur ne puisse pas s’adapter à Internet. Quelqu’un qui écrit une pièce qui passe à France Culture, par exemple, est très bien payé : l’audiovisuel paie très bien, au contraire de l’écrit qui paie très mal. Les revenus n’ont absolument rien à voir ; même un musicien qui galère aujourd’hui, c’est un roi par rapport à un écrivain qui galère.

Dans ces débats, il est un peu difficile de faire la part entre ce qui relève du pur souci consumériste (je veux pouvoir écouter mon CD sur mon ordi), qui est par ailleurs très légitime, et les grandes questions politiques. Le fait d’insinuer que notre société est menacée par la loi DADVSI n’est pas très cohérent, car il faudrait alors s’opposer à toutes les autres lois liberticides — et elles sont nombreuses... Il faudrait aller au-delà de la défense du logiciel libre et de l’opposition aux DRM : des questions de fond, comme le statut de l’artiste, la "valeur travail", sont éludées. Il faut recadrer le débat dans la société post-industrielle qu’est devenue la France où les services deviennent très importants, ce qui profite à des mouvements comme le logiciel libre où l’activité professionnelle dans les services laisse un peu le temps de se consacrer au libre (ce qui ne serait pas le cas si les gens étaient ouvriers sur une chaîne de montage).

Certains engagements, par exemple sur Framasoft, deviennent un peu extrémistes : on a l’impression que le seul problème du monde actuellement c’est la loi DADVSI. Il y a d’autres choses graves comme les nouvelles lois sur l’immigration contre lesquelles les internautes, obnubilés par l’informatique, ne se sont pas tellement mobilisés. De plus il s’est passé à mon avis plus de choses positives lors de cette loi DADVSI qu’on ne veut nous le faire croire : il y a eu des batailles et des prises de conscience importantes. Le mouvement de la dématérialisation des contenus est tellement irréversible que je ne m’inquiète pas pour l’avenir du logiciel libre et de la diffusion des œuvres. La meilleure réponse à mon avis est de continuer à pirater la musique et les œuvres. D’ailleurs, c’est ce que tout le monde fait, non ? On dit souvent, dans les salons, qu’on est très contents si des gens nous volent un numéro du Tigre : parce que pour voler Le Tigre, il faut être motivé ! Je me souviens d’un éditeur ami, tahin party, qui mettait sur ses livres « le photocopillage tue l’industrie du livre, le plus tôt sera le mieux », ce que je trouve très insolent, et très juste. On sait bien que les bons livres faits par des petits éditeurs, les gens qui comprennent le sens de la démarche, ils continueront à les soutenir.

Je ne me suis pas vraiment penché sur le sujet du copyleft et des contenus libres, mais cela me semble compliqué de renoncer au droit d’auteur. La création artistique est loin d’être un outil, donc je suis dubitatif sur la possibilité d’amener dans le champ de la création artistique les concepts issus du logiciel libre. Mais peut-être y a-t-il des licences qui sont intelligemment faites.

Pour le contenu du Tigre, qui est à mi-chemin entre l’information et la création artistique, ce ne serait pas aberrant et ça ne me choquerait pas de réfléchir à un passage sous licence libre. Mais en tant qu’auteur-écrivain, si j’écris un livre, je ne m’imagine pas que quelqu’un puisse le reprendre et le modifier, ou alors dans une démarche que j’aurais conçue comme telle depuis le début, ce qui peut être une expérience amusante. Autant je suis choqué par beaucoup de discours de défense du droit d’auteur sur le plan financier, autant le droit moral reste fondamental.

Il y a énormément d’aberrations dans le droit patrimonial, comme la transmission des droits aux héritiers : c’est absurde que des décennies après la mort de l’auteur, on ne puisse pas se servir librement des oeuvres. Par ailleurs, le droit de citation est trop restrictif.
En revanche, le droit moral, lui, doit perdurer et primer sur le droit patrimonial.

Je suis moins attaché à la propriété d’un objet qu’à la propriété qu’on peut avoir vis-à-vis de son travail artistique. L’activité d’auteur est vraiment à part de tout le reste. C’est peut-être une vision romantique de l’artiste, mais je l’assume.

Le retour du Tigre

Après trois mois de parution hebdomadaire (dont on trouvera quelques archives en ligne et à imprimer), le Tigre, en proie à de graves difficultés financières, a interrompu sa publication en juillet 2006. Il a été relancé récemment sous forme mensuelle accompagnée d’une parution en ligne quotidienne. Le site Web présente les détails de cette reparution, et donne la possibilité de s’abonner en ligne.

[1Mais pas des auteurs de l’article dont l’un est devenu actionnaire.

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  • > Les ressorts du Tigre : exemple d’insucces
    22 avril 2007, par Yaubi

    > De même, je pense qu’il faut nous soutenir, mais que c’est aussi important qu’on nous critique.

    Avant toute chose, j’applaudis bien fort l’effort de création et le courage d’entreprise. Je salue également l’originalité de l’initiative. J’aurais aimé en dire autant de l’intérêt du papier. Mais, pour en avoir eu un exemplaire entre les mains (le premier de la reprise, je crois), je ne dois pas mentir, ça serait trop hypocrite.

    Je partais pourtant avec un très bon à-priori : support agréable et cohérent, mise en page travaillée, sujet hétéroclites. Mais, très honnêtement, le contenu fait de votre journal un torchon. C’est lourd, c’est vaseux, c’est aigre. Ça sent la frustration d’un narcissisme à peine retenu. Un humour médisant et pince-sans-rire mélangé, écœurant. Une plus-value intellectuelle quasi-nulle. Bref, strictement aucun intérêt.

    Je partais donc avec l’idée de suivre le Tigre chaque semaine. Mais de le lire une seule fois m’a retiré tout envie de le soutenir. Je vous souhaite cependant ne pas être trop représentatif du reste de votre cible. Bon courage à vous, je ne doute pas que vous pouvez le faire !

  • > Les ressorts du Tigre
    11 avril 2007, par kodbar

    > "Le logiciel libre récuse la notion de propriété intellectuelle."

    hein ? quoi ? comment ? allons bon !

    Non, le Libre ne récuse en RIEN la notion de propriété intellectuelle ! Essayez de vous attribuer la paternité d’un code source sous licence GPL qui n’est pas le votre pour voir :-)

    Enfin, tout dépends de ce que l’on met sous le vocable de "propriété intellectuelle".

    • > Les ressorts du Tigre
      13 avril 2007

      1. oui, il y a quelques contresens, le plus gros étant la supposée incompatibilité entre les licences libres et le droit d’auteur ; en réalité c’est exactement le contraire, les licences libres sont une partie intégrante du droit d’auteur, et on peut considérer qu’elles en sont une application alliant efficacité sociale et sécurité juridique, ce qui contribue à dynamiser la création technique et artistique à l’heure du numérique.

      2. framasoft et DADVSI : l’interview a été réalisée en plein pendant la campagne DADVSI, dont l’un des volets ’grand public’ se déroulait sur framasoft. Autrement dit à l’époque le raffut était en intensité maximale, il est normal qu’on n’entendait parler que de DADVSI.

      Difficile de dire ce qu’aurait été l’histoire si ceci au lieu de celà, mais cette campagne délibérément grand public, marketée, a contribué à focaliser le débat sur un projet de loi qui avançait en catimini depuis plusieurs années, et qui aurait pu passer en catimini en décembre 2005. Au lieu de ça, on a eu les événements positifs dont parle le tigre : un débat, une explication sur les DRM, un éclairage sur les stratégies combinées de certains industriels du contenu + de l’informatique + du numérique, des taux d’affluence record devant des retransmissions de séances parlementaires, etc.

      3. bon retour au tigre et longue vie (et ça serait pas mal de faire rentrer un commercial dans l’équipe, histoire de contribuer à péréniser le projet...). Bon retour, bon courage et merci pour ce travail.

      LS.