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\title{\textbf{Les brevets logiciels, un enjeu de société.}\\
\begin{footnotesize}
\textit{Pourquoi la France et l'Europe doivent dire non aux brevets
logiciels.}\\Version 1.2.2
\end{footnotesize}}
\author{Thierry
\textsc{Pinon}\\\url{mailto:thierry.pinon@libroscope.org} } 
\date{7 Mars 2002}

\begin{document}

\maketitle

    Copyright \copyright\ 2002 Thierry Pinon.\\ Permission is granted
    to copy, distribute and/or modify this document under the terms of
    the GNU Free Documentation License, Version 1.1 or any later
    version published by the Free Software Foundation; with no
    Invariant Sections, with no Front-Cover Texts, and with no
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    Copyright \copyright\ 2002 Thierry Pinon.\\ Permission est
    accordée de copier, distribuer et/ou modifier ce document selon
    les termes de la Licence de Documentation Libre GNU (GNU Free
    Documentation License), version 1.1 ou toute version ultérieure
    publiée par la Free Software Foundation ; sans Sections
    Invariables ; sans Textes de Première de Couverture, et sans
    Textes de Quatrième de Couverture. Une copie de la Licence de
    Documentation Libre GNU est disponible à l'adresse
    \url{http://www.gnu.org/licenses/fdl.txt}.\\


\chapter*{Préambule
\footnote{Ce document a bénéficié des relectures d'Ingrid Ksiazyk,
Hugo Nogueira, Raphaël Rousseau et Julien Tayon. Je les remercie de
leur aide et de leurs précieux commentaires.}.}

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, une révolution lente
s'est mise en place. Celle des nouvelles technologies. Elle nous
impose de nous remettre en question en permanence, d'en chercher les
enjeux.\\

Ce document tente de présenter les enjeux réels des brevets logiciels
qui, tout en étant mal connus du grand public, tiennent depuis
quelques années le devant de la scène auprès des professionnels de
l'informatique.\\

Après avoir fourni quelques points de repère sur le sujet, ce
document présente les raisons qui font des brevets logiciels une arme
juridique inutile voire dangereuse pour la majorité des acteurs du
monde logiciel.


\chapter{Quelques points de repère autour des brevets logiciels}

Quand on parle de brevets logiciels, on sous-entend \textit{``brevets
d'invention logiciels''}.

\section{Qu'est-ce qu'un brevet d'invention ?}
C'est un titre de propriété délivré au déposant d'une invention, qui
confère à son titulaire une exclusivité temporaire
d'exploitation. Cette exclusivité est en général accordée pour 20
ans.\\

Le but affiché des brevets est de favoriser l'innovation
technologique, favoriser la publication des inventions et leur mise en
oeuvre.

\section{Historique et contexte des brevets logiciels en Europe.}
Le texte qui régit les brevets en Europe, la première directive
d'examen sur la brevetabilité, a été signé lors de la convention sur
la délivrance des brevets européens du 5 octobre 1973 à Munich, et mis
en application le premier juin 1978. Ce texte explique ce que sont les
inventions. "Les programmes d'ordinateurs" à l'instar des
mathématiques en sont exclus\footnote{Article 52 -
\url{http://www.european-patent-office.org/legal/epc/f/ar52.html} \\
}. C'est l'Office Européen des Brevets (OEB
\footnote{\url{http://www.european-patent-office.org} \\ }) qui est en
charge de la mise en oeuvre de ce texte.\\

Que s'est-il passé depuis l'adoption de ce texte ?

Le poids économique des logiciels et plus largement de l'informatique
a pris de plus en plus d'importance. Cela a conduit à la naissance de
groupes de pression, au sein desquels on retrouve de grands groupes
européens (Alcatel, Siemens) mais également américains (IBM), afin que
l'Europe aligne sa politique de brevets logiciels sur celle des
États-Unis et du Japon. C'est ainsi que, contrairement à ce que
stipule le texte d'examen de brevetabilité qui exclut les logiciels
des objets brevetables, l'OEB a délivré plus de 20000 brevets
logiciels\footnote{Lire l'avis de l'académie des technologies du 10
juillet 2001\\
\url{http://www.industrie.gouv.fr/observat/innov/carrefour/notede.htm}\\
}.\\

Bien entendu, d'un point de vue juridique, ces brevets n'ont pas de
valeur réelle en Europe. L'OEB tente donc depuis quelques années
d'officialiser ces pratiques par une modification de la directive
d'examen de brevetabilité de 1973. C'est ainsi qu'a eu lieu, en
novembre 2000, la conférence pour la révision de la convention sur les
brevets qui avait pour but de moderniser le texte de 1973. À l'issue
de cette convention, il a été décidé de ne pas supprimer les
programmes d'ordinateurs de la liste des inventions non brevetables en
attendant qu'une consultation soit effectuée au niveau des états
européens.\\

Malheureusement, alors que les consultations sont toujours en cours au
niveau des états européens, l'OEB n'a pas attendu leur avis et a
modifié le texte d'examen de brevetabilité le 05 octobre 2001, afin de
prendre en compte la brevetabilité des logiciels qui produisent un
"effet technique" \footnote{Voir sur
\url{http://www.european-patent-office.org/legal/gui_lines/f/c_iv_2.htm}\\
} Pire, une proposition de directive de la commission des communautés
européennes, concernant la brevetabilité des inventions mises en
oeuvre par ordinateur, a vu le jour le 20 février
2002\footnote{Consultable sur
\url{http://www.europa.eu.int/comm/internal_market/en/indprop/com02-92fr.pdf}\\
}.

\chapter{Les arguments des partisans des brevets logiciels.}

Les partisans des brevets logiciels sont essentiellement de grands
groupes industriels, les multinationales, les spécialistes en
propriété industrielle et les juristes. Ils mettent en avant un
certain nombre de points pour appuyer leurs thèses.

\section{Le hiatus entre le texte de la convention européenne de 1973
et la politique de brevet pratiquée par l'OEB.}

De leur point de vue\footnote{Prise de position du Medef\\
\url{http://www.industrie.gouv.fr/observat/innov/carrefour/ri011.pdf}\\ },
ce hiatus pénalise les entreprises européennes et la régularisation des
textes est nécessaire. Pourtant, force est de constater que sur les
20000 brevets européens accordés par l'OEB, 75\% sont d'origine
américaine. Du coup, on peut facilement en conclure que cela pénalise
surtout les américains...

\section{La défense de la compétitivité, des innovations et des
investissements des sociétés européennes.}

Aucune étude ne prouve que les brevets logiciels favorisent
effectivement l'innovation\footnote{L'avis du conseiller du premier
ministre, Jean-Noël Tronc\\
\url{http://www.april.org/articles/communiques/pr-jntronc.html}\\ }. La
réussite des grandes sociétés américaines de logiciels n'est
absolument pas à imputer aux brevets, mais surtout à une politique
commerciale bien plus aiguisée.\\

De plus, à part quelques grands groupes industriels, personne ne
semble spécialement demandeur de brevets logiciels et surtout pas les
PME. Cela est souvent imputé à une méconnaissance des brevets. En
réalité, les gains qu'apportent les brevets n'apparaissent pas
clairement à la plupart des acteurs économiques. Par contre, les
inconvénients, eux, sont évidents : ils coûtent chers, ils accroissent
les risques de contentieux et, par la même, les frais juridiques.

\section{Une harmonisation internationale avec les États-Unis et le Japon.}

Là encore, seuls les multinationales sont réellement intéressées par
une telle mesure.

\chapter{Prise en compte des particularités des logiciels .}

Ce qui choque, à la lecture des récents textes produits par l'OEB et la
commission des communautés européennes, c'est l'absence de prise en
compte d'un certain nombre de faits évidents :\\

\begin{itemize}
    \item un logiciel est un bien immatériel, c'est une création de
    l'esprit. De par cette spécificité, il est nettement plus adapté aux
    droits d'auteurs.\\

    \item un logiciel, ce sont des milliers de lignes de code, de
    multiples fonctionnalités imbriquées. Appliquer les brevets aux
    logiciels est quasiment impossible. Il suffit d'étudier la situation
    américaine pour s'en convaincre.\\

    \item les investissements pour réaliser un logiciel innovant ne sont
    en général absolument pas comparables à des investissements
    industriels.\\

    \item les cycles de changements en informatique sont extrêmements
    courts (3 ans), un logiciel innovant prend donc un avantage décisif en
    sortant le premier.\\

    \item la durée d'un brevet (20 ans), n'est absolument pas justifiée et
    pourrait être extrêmement préjudiciable à l'innovation. Possédiez-vous
    un micro-ordinateur il y a 20 ans ?
\end{itemize}

\chapter{Brevets logiciels et démocratie.}

À la lecture de la proposition de directive concernant la
brevetabilité des inventions mises en oeuvre par ordinateur, on
est édifié par les commentaires concernant la consultation. Sur les
1450 réponses reçues, il est indiqué qu'elles émanent principalement
(à 90\% !) des développeurs issus du logiciel libre, mais qu'au final,
le poids économique des partisans des brevets logiciels est nettement
plus important et fait donc pencher la balance en leur faveur. Si vous
aviez un doute sur la démocratie européenne, moi je n'en ai plus ! La
loi du plus riche est la meilleure, c'est écrit noir sur blanc.\\

C'est pourtant la démocratie que tente de faire prévaloir l'alliance
Eurolinux en recueillant les signatures d'une pétition\footnote{``Non
aux brevets logiciels'', signez la pétition sur
\url{http://petition.eurolinux.org}} contre les brevets logiciels qui a déjà
été signée à ce jour par 300 PME et plus de 100000 personnes dans
toute l'Europe. Eurolinux\footnote{Consulter le site web -
\url{http://www.eurolinux.org}} regroupe des associations
(AFUL\footnote{\url{http://www.aful.org} },
APRIL\footnote{\url{http://www.april.org} }, FFII, SSLUG...) et des sociétés
commerciales européennes (SuSE, Mandrakesoft, MySQL...) afin de
promouvoir une informatique européenne fondée sur les droits d'auteur,
les standards ouverts, la libre concurrence et les libertés.\\

Le critère économique n'est donc pas le seul à devoir être pris en
compte. Il faut remarquer malgré tout que sur ce critère, l'importance
des PME en France et en Europe semble être extrêmement sous-estimé. Le
fait que les partisans des brevets logiciels contribuent plus au PIB
et à l'emploi (critères qui semblent être pris en compte par la
commission) que l'ensemble des PME du secteur logiciel reste à
démontrer.\\

Autres critères à prendre en compte, les évolutions de notre société.

\chapter{Prise en compte des évolutions de notre société.}

La société de l'information, le numérique, ne sont pas que des termes
à la mode. Ils représentent aussi une réalité. L'informatique, et les
logiciels donc, font désormais partie de notre quotidien. Ils sont
dans tous les rouages de la société moderne.\\

Cette constatation amène bon nombre de gouvernements à réfléchir sur
les problèmes de liberté et d'accès à tous aux nouvelles technologies
\footnote{La lettre du gouvernement du 25/01/2002, La société de
l'information\\
\url{http://www.internet.gouv.fr/francais/textesref/ldg250102.pdf}\\
}\footnote{L'internet pour tous, André Santini le 14/09/2000 (Le
Figaro)\\
\url{http://www.andre-santini.net/penser/internet_pourtous.htm}\\ }
\footnote{Droits de l'homme
numérique\\\url{http://www.andre-santini.net/livre_blanc/Livre_blanc.pdf}\\
}. De par ces réflexions, l'Europe s'est engagée depuis quelques
années dans des choix informatiques qui favorisent les normes, une
interopérabilité des systèmes, une plus grande transparence
\footnote{Voir le rapport du député du Tarn Thierry Carcenac\\
\url{http://www.ensmp.fr/~scherer/carcenac.pdf}\\ } \footnote{ATICA -
\url{http://www.atica.pm.gouv.fr}\\ } \footnote{Programme européen IDA
(Interchange of Data between Administrations)\\
\url{http://www.atica.pm.gouv.fr/dossiers/documents/IDA.shtml} \\ }.
Cette logique favorise les échanges et la coopération. Ainsi, nous
nous éloignons peu à peu de cette culture propriétaire, fermée,
secrète, vieillote dont les brevets logiciels à l'américaine sont les
garants.\\

Prendre en compte les seuls critères économiques est donc très
dangeureux. Il est risqué de passer à côté d'un grand changement :
celui des logiciels libres. Ils représentent une chance pour l'Europe
de se défaire de l'emprise des sociétés américaines, et d'obtenir son
indépendance technologique. Les logiciels libres sont sûrement la
seule chance d'éviter que des pans entiers des infrastructures
informatiques soient aux mains de quelques-uns : ils doivent être
utilisables par tous avec un minimum de freins économiques. Les
logiciels libres, ce sont des milliers de développeurs, sources
d'innovation, dont l'idéal de liberté est menacé par les brevets
logiciels.

\chapter*{Conclusion}

Le système des brevets logiciels aux États-Unis a très largement
démontré qu'il était inapplicable. Suivre ce modèle, agrémenté de
quelques précautions supplémentaires, et croire ainsi que l'Europe
s'en sortirait mieux que ces concurrents américains est un leurre.\\


Les logiciels, comme toutes les créations immatérielles, sont déjà
protégés par les droits d'auteur. Vouloir ajouter une protection
juridique supplémentaire aux logiciels en leur octroyant la
possibilité d'être brevetés, c'est faire passer les logiciels du
système de propriété intellectuelle au système de propriété
industrielle. Or le processus de création d'un logiciel relève bien
plus d'un processus intellectuel que d'un processus industriel.\\


Aller vers les brevets logiciels, c'est s'aligner sur les règles du
jeu qu'ont fixé les grandes sociétés américaines en vue de renforcer
leurs positions historiquement dominantes, en profitant du système de
rentes qu'induit le brevet logiciel. Ceci équivaut à un renoncement
total d'une indépendance technologique de l'Europe.\\

Aller vers les brevets logiciels c'est décourager, voir tuer les PME
du logiciel européen pour qui l'innovation est un facteur de
survie. Mettre en place le système de brevets logiciels, c'est ajouter
des contraintes lourdes pour les PME, et donc, par là même, freiner
leur capacité d'innovation. C'est enfin mépriser de nombreux
développeurs indépendants, jeunes pour la plupart, qui n'ont pas
besoin des brevets logiciels et qui pourraient souffrir des décisions
peu éclairées de leurs aînés.\\

Nos gouvernants nationaux et les instances européennes devront prendre
une décision 
qui sera plus de l'ordre de la politique que de
l'économie. Veulent-ils l'indépendance technologique de l'Europe,
veulent-ils défendre l'innovation et les PME européennes, veulent-ils
des systèmes ouverts et interopérables, veulent-ils défendre les
droits d'auteur ?\\

Si c'est le cas, ils doivent dire non aux brevets logiciels.


\end{document}

