Bonjour,
je ne suis pas d’accord avec ton argumentation, parce qu’elle repose, à mon avis, à la fois sur une confusion et une réduction :
Pour la confusion, puisque tu me cites nommément (merci au passage, ça fait toujours plaisir de savoir qu’on n’écrit pas pour rien), il me semble différent de considérer le mouvement du logiciel libre comme une avant-garde pour un mouvement plus large qui concerne les conditions de circulation des bien informationnels (ma position, qui n’est plus très originale d’ailleurs), et considérer que ce même mouvement peut servir d’avant-garde aux mouvements politiques de gauche existants.
Sur les rapports entre logiciels libres et mouvements-partis politiques, je me permets juste de signaler que cette question s’inscrit dans une longue tradition politique : les exemples de l’anarcho-syndicalisme du début de siècle dans ses relations tumultueuses avec le socialisme politique naissant et des mouvements environnementalistes dans les années 70 avec les premières expressions d’une écologie politique sont les deux exemples qui me viennent immédiatement à l’esprit. Dire que ce n’est pas nouveau ne résoud évidemment pas la question, mais il est toujours utile de s’intéresser à ce qui s’est passé auparavant pour avancer.
J’en viens à la réduction : tu accuses avec raison les gens de réduire le mouvement du logiciel libre à son expression politique et tu montres de manière très convaincante que non seulement le logiciel libre n’est pas seulement cela, mais qu’en plus, ce n’est même pas essentiellement cela. Je suis d’accord avec cette proposition. Mais je te rétorque qu’à ton tour tu réduis 1 : le politique 2 : la gauche à, en gros, des partis et mouvements politiques. Je ne me prononcerai pas sur ce qu’est l’essence de la gauche (parce que là, hein, on n’en sort plus), mais je peux t’assurer que le politique est par essence, bien autre chose que des partis politiques. On peut, par exemple, évoquer l’approche souvent citée d’Arendt, que tu aimes bien évoquer apparemment, comme la "mise en commun des paroles et des actes". Difficile de nier que le logiciel libre ait quelque chose à voir, même si c’est sous un angle limité et technique, à cette question.
C’est bien pour cela que le logiciel libre est traversé de politique : à la fois parce qu’il s’est construit à partir de la question de la mise en commun et des règles qu’une société se donne pour mettre en oeuvre cette mise en commun, et aussi parce que cette expérience historique peut servir de modèle à d’autres contextes où la question de la mise en commun d’autres types de biens informationnels est aussi soulevée.
La vraie question qui se pose à mon avis, est celle de savoir comment opère le modèle ; à quel niveau on modélise ? C’est une question que j’ai essayé de pousser un peu plus loin ailleurs et que tu poses aussi d’une certaine manière. Mais là où je ne peux pas te suivre, c’est lorsque tu remontes en généralité : dire que le logiciel libre n’est pas un truc communiste (comme dirait big bill), c’est évident. Dire que le logiciel libre n’est même pas par essence un truc "de gauche", comme tu le dis, je suis assez d’accord. Mais dire que le logiciel libre n’a rien à voir avec le politique, sinon à l’intersection d’occasions particulières, me semble illégitime.
Bon, apparemment, tu réagis aussi dans cet article à des choses qui ont été dites à la Fête de l’Huma, dont je n’ai pas eu connaissance. Je réagis à partir de mon nombril, comme tout un chacun ;-)