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France.fr : c’est de la faute au logiciel libre

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–  mercredi 18 août 2010, par Julien Tayon

Du 14 juillet au 16 août 2010, l’hyper médiatique présidence française a publié la vitrine du pays : un site Web à l’image du cliché de la France à l’étranger : « en grève ».

Dans Challenges, Laurent Calixte publie jeudi 29 juillet 2010 une attaque anti-logiciel libre. Cet article est intéressant ; il nous donne suffisamment d’informations pour que l’on puisse comprendre comment cela a pu arriver.

Voici quelques extraits de l’article :

D’où vient l’erreur ?

Pour de nombreux observateurs, c’est le choix de la technologie utilisée pour développer le site qui est en cause : le CMS Drupal. Le CMS (...) est un outil servant à créer des sites internet. Oui, mais voilà : Drupal est un CMS open-source (logiciel libre), qui ne bénéficie pas de la garantie d’une société clairement identifiée

(...)

Les sociétés sélectionnées sont-elles compétentes ?

La société chargée de créer le site, Modedemploi a été sélectionnée après un appel d’offres officiel annoncé dans le Journal officiel de l’Union européenne. Mais seules trois sociétés ont répondu à cet appel d’offres. Et le SIG n’avait pas la possibilité de faire appel à des sociétés qui n’y ont pas répondu (...) mais n’avaient pas fait acte de candidature. Modedemploi est une PME de moins de 20 personnes et qui a réalisé un CA de 2,2 millions d’euros à peine en 2008. A l’origine, elle est plutôt spécialisée, comme son nom l’indique, dans les "modes d’emploi (...)". Pas grand chose à voir avec la conception de grands sites nationaux à très fort trafic et ouverts sur l’international. L’hébergeur Cyberscope compte lui aussi moins de 20 salariés, selon Infogreffe, et réalisait un CA inférieur à 2 millions d’euros en 2009.

(...)

Pourquoi Drupal a-t-il été choisi ?

Les équipes du SIG n’ont pas demandé à travailler sous Drupal : depuis plusieurs années, les services de l’Etat tendent à imposer le logiciel libre -un choix idéologique et politique. Le site du Premier ministre et celui du Sénat tournent déjà sous Drupal.

À trois reprises, l’article dédouane les parties prenantes, notamment le gouvernement sur la conduite du chantier et de la relation fournisseur, pour remettre la faute sur le logiciel libre pour les raisons suivantes :
- trop compliqué et pas assez abouti ;
- pas d’éditeurs pouvant fournir une garantie suffisante (comme Cap Gemini) à cause de la logique d’appel d’offre ;
- choix « idéologique » du libre.

Pour l’auteur, tout le reste s’est bien passé.

Pourtant...

L’auteur de l’article nous donne suffisamment d’éléments pour arriver à une autre conclusion : la conduite de projet, qu’elle concerne un logiciel libre ou propriétaire, nécessite une méthodologie qui ne semble pas avoir été appliquée.

L’informatique est une maison...

On construit donc, en France, un logiciel comme on construit une maison :

- le client (maîtrise d’ouvrage ou MOA) décrit ce que le logiciel doit faire (spécification fonctionnelle) ;
- le client fait un appel d’offre avec un budget assorti ;
- le fournisseur (maîtrise d’œuvre ou MOE) répond avec les spécifications techniques qui rentrent dans le budget, comme un cabinet d’étude ferait l’ingénierie et fournirait le plan d’architecte ;
- le client valide la réponse et sa réalisabilité avant de donner le feu vert ;
- le fournisseur pose des jalons dans son plan de livraison ;
- le client vérifie que les jalons sont respectés, recette le produit afin de valider sa conformité à la demande initiale, et éventuellement fait appel à des experts indépendants pour auditer le résultat.

L’article nous permet d’entrevoir qu’elle n’a pas été respectée, quoiqu’en dise l’auteur :

Les services du SIG sont-ils incompétents ?

(...) Ce sont des gens très carrés, très ’pros’, qui savent ce qu’ils veulent et qui connaissent bien internet et l’informatique, indique Christohe Duhamel, (...) partenaire de France.fr.

On pourrait voir plusieurs points sur lesquels la Maîtrise d’Ouvrage (MOA) n’aurait pas fait son travail :
- le SIG aurait pu refuser les solutions techniques proposées et relancer un appel d’offre ;
- les tests de montée en charge n’ont pas été fait ;
- le recettage semble avoir été insuffisant ;
- les jalons ne sont pas respectés puisqu’un mois plus tard le site est toujours « momentanément » indisponible.

D’autant que l’hébergeur (avec 11 serveurs et plus ou moins de bonne foi) avait remonté les difficultés sur le produit. Il est de la responsabilité du client de piloter le projet, notamment en corrigeant au plus tôt ce qui se passe mal.

De plus, la réponse à l’appel d’offre par la Maîtrise d’Œuvre (MOE) en utilisant Drupal n’est pas illogique :
- Drupal possède une grande base de déploiement (site officiels de gouvernements, site à forts trafic) ;
- il y a une bonne base de connaissance sur différentes problématiques résolues par une architecture modulaire (les plugins) ;
- son déploiement se fait sur une base standard (Linux/Apache/MySQL/PHP) qui a derrière elle 10 ans d’expérience.

On ne peut pas dire que le choix technologique ait consisté à prendre des risques. Et une société de service de grande taille aurait probablement fait le même choix. Par contre on peut constater que quelque chose a foiré.

Méthode avant tout

Que le logiciel soit libre ou non, que ce soit dans son élaboration ou son déploiement, la méthode et le métier restent la base de la réussite. Et la méthode passant par spécifications, appel d’offre, réponse, pilotage, recettage est classique. On l’hérite du temps des cathédrales. C’est dire si on sait faire...

Quand un projet échoue on essaie de trouver des responsables, quand il y a une méthodologie clairement connue il est simple de dire qu’un des protagonistes à échoué.

Et pourtant ...

Nous n’aurions pas du échouer car en France nous avons les meilleurs ingénieurs, que le monde nous envie :

« Le métier de base de l’ingénieur consiste à résoudre des problèmes de nature technologique, concrets et souvent complexes, liés à la conception, à la réalisation et à la mise en œuvre de produits, de systèmes ou de services. Cette aptitude résulte d’un ensemble de connaissances techniques d’une part, économique, social et humain d’autre part, reposant sur une solide culture scientifique. » (Commission des titres d’ingénieur, France).

Et si il n’y avait pas de coupables dans cette histoire ?

Il y a ici un mot qui caractérise bien l’informatique : complexe.

Un système est dit complexe quand il contient un ensemble d’éléments simples en interaction les uns avec les autres.

Ces systèmes ont le désavantage d’être potentiellement chaotique...

Et il se trouve que c’est dans la nature même de l’informatique. Ce qui fait que même en respectant la méthode usuelle, on aurait pu ne pas détecter les problèmes.

La différence fondamentale entre une maison et un programme informatique est que les éléments d’une maison sont inertes les uns par rapports aux autres : un tuyau ne change pas le comportement d’un mur. Alors qu’en informatique, c’est tout le contraire : toutes les couches sont en interdépendance. Ainsi, utilisez un système de traduction non réentrant comme celui de Drupal, et vous aurez des résultats parfois en français, parfois en anglais étant donnée une charge suffisante [1].

Ainsi même une chose qui a déjà été faite et validée des dizaines de fois, peut-elle donner, dans un contexte différent, de nouveaux résultats - surtout si par orgueil on fait des modifications sur mesure.

Comprendre la nature d’une chose, c’est la maîtriser

Plus important que les logiciels, il y a ceux qui le font, mais aussi la façon dont on l’appréhende. Toujours fière de sa splendeur industrielle du siècle passé, la France, même dans ses plus hautes sphères, reste agrippée à une vision de la production calquée sur le modèle des Forges.

L’informatique est certes l’art de créer des machines-outils traitant des flots de données, mais au lieu d’être faites de métal et d’écrous au comportement si prédictible, elle est faite de rédactions littéraires appelées programmes, qui s’entremêlent, et notre approche basée sur l’industrie montre encore une fois ses limites.

La matière première de l’informatique, c’est de l’imagination, de la science, de la technique transformées en couches de rédactions littéraires qui rendent réelles des chimères...

Un peu comme une pièce de théâtre.

Et bizarrement en France, alors que nos gouvernements et nos industriels plantent leurs projets, nos troupes de théâtres livrent toujours leurs pièces à l’heure avec les mêmes contraintes. Peut être que l’État devrait embaucher plus de diplômés de l’école du Cirque que de Sup Télécom.

[1Ceci ressemble aux problèmes rencontrés :

des "switches" intempestifs au niveau des 5 langues du site (cliquer sur une page en français pouvait conduire à une page en espagnol ou en anglais)

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