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Comment la musique meurt de ne pas être libre.

Démonstration, et application possible d’une musique libre comme le logiciel libre.
Licence Art Libre

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–  samedi 2 février 2008, par Julien Tayon  –

Je vais parfois dans un pub à côté de chez moi qui passe des concerts. Hier j’y vais, et je discute avec le tenancier et les musiciens et m’aperçois que la musique sous droit d’auteur classique [1] empêche simplement tout le monde de vivre de la musique.

Comment est on arrivé là ? Trop de complexité tue la musique, mais des solutions sont possibles, à condition de parier sur de la musique vraiment libre.

Faisons pleurer dans les chaumières

Accoudé au bar, Stéphane pleure en me disant, c’est la dernière fois que j’organise un concert. Pourquoi ? lui dis-je.

Voyons : il faut payer les artistes un minimum décemment, 80€ chacun ; il sont 3 : total 240€. Quand je fais jouer des groupes, la SACEM me demande 160€/mois de cotisation. Rien que pour diffuser de la musique je te raconte pas combien je paie déjà, et le tarif serait multiplié par 2 si des gens dansaient dans la salle. Total : 400€ pour un concert par mois. Le double, plus redressement à la clé, si une seule et unique personne se mettait à danser dans une salle de 80 places. J’en peux plus.

Pourquoi ne pas en faire plus ?

Nous avons certes une capacité de 80 personnes, certes les gens consomment plus, mais on fait le service aux tables, dans une petite salle, le service au bar est impossible, on doit doubler le personnel, et les clients doublent malgré tout leur temps d’attente pour avoir leur commande. L’un dans l’autre, on s’y retrouve pas. On travaille plus, et l’on gagne moins, même en terme d’image. C’est un casse tête, j’arrête de faire des concerts.

Flashback sur une mailing-list destinée aux débats sur les enjeux numériques et le libre

Quand je lis cette mailing-list, les problèmes de la musique vus par les excellents analystes du monde du libre se concentrent systématiquement sur :
-  la loi et les droits d’auteurs ;
-  les mesures de protections techniques ;
-  les taxes cachées (appelées redevances par nos gouvernements successifs) ;
-  la notion de liberté comme celle du logiciel libre appliquée à l’art qui se termine par : l’Art c’est sacré donc la liberté se résume à dire qu’il est suffisant de faire en culture l’équivalent du freeware en informatique, donc que la musique libre ne peut être libre comme le logiciel.

Mais jamais, au grand jamais, il n’est question de la musique, et de la vie de la musique. Pas plus dans les mailing list, que dans les conférences, etc ...

On passe pour un alien quand on prétend qu’il ne peut y avoir de musique libre ou non si la musique n’est pas vivante, si elle ne se voit pas, ne s’entend pas, ne se cultive pas, que l’on ne peut pas l’étudier, aller à des concerts, la jouer ...

Et que peut être même la musique importe plus que de savoir si elle est libre.

Y aurait-il un fossé infranchissable entre nos penseurs du libre, et le monde réel ?

Et si on montrait qu’il est possible à tout le monde de s’en sortir en faisant de la musique libre moyennant quelques contraintes ?

Rejouons la scène à l’endroit. Commençons par nous demander d’où sortent les chiffres : d’ici. En fait, le tenancier c’est trompé, 160€ ce n’est pas un forfait mensuel, c’est le coût par évènement. La SACEM est encore plus chère qu’il ne le pense.

Le tenancier en question diffusant de la musique, il paie déjà une taxe de 5% sur ses bénefs. En ayant deux écrans, il paie des droits en plus. S’il diffusait des DVD de concerts, alors il paierait encore en plus ...

Il paie aussi la location d’un équipement informatique rempli de fichiers musicaux sous format numérique pour lesquels la taxe SACEM à l’achat du support a déjà été appliquée. Je ne connais pas le montant exact, mais doublez au moins le coût par rapport à l’achat des CDs chez un distributeur. Il a un minimum d’une centaine de CD stockés ... Faites les maths 4000€ d’investissement minimum.

À votre avis combien représente le montant de ces taxes [2] cumulées, et quelle est la probabilité qu’un des groupes qui vient jouer dans l’établissement touche des sous de la SACEM et ne fasse autre chose qu’engraisser Johnny Halliday ?

Solution 1 : le tenancier est un geek, il sait comment s’en sortir : le mode yakafokon

Monsieur Thénardier est un pro du droit de la propriété intellectuel et des sociétés de redistributions : il est avocat en plus de savoir gérer ses stocks, son personnel, sa compta et ses clients ; il connaît les arcanes de la musique libre. Même choses pour les groupes qu’il embauche comme les Causette’n roll.

Bref, Thénardier et les Causette n’existent pas sauf dans l’imaginaire malade des listes de diffusions du libre.

Voilà la façon dont ils imagineraient que tout le monde va se comporter.

Thénardier, qui dispose d’un temps infini puisqu’il ne dort pas, sait que la SACEM ne peut demander de redevance que pour ses sociétaires. Causette, même inscrit à la SACEM sait qu’il peut tout à fait créer un deuxième groupe les Causettes libres, non inscrit à la SACEM jouant des oeuvres libres, par exemple du domaine public (musique traditionnelle, classique ...), ou sous licences vraiment libres (donc autorisant une utilisation commerciale à tous).

Maintenant le concert peut avoir lieu en toute légalité, Thénardier peut faire jouer Les Causettes libres et fait 100€ de bénefs tout en versant 20% de mieux aux artistes (soit 100€ par tête de pipe).

Pour la SACEM ? Rien, que dalle, et c’est légal.

Sur sa lancée, Thénardier arrête son abonnement SACEM pour la diffusion de musique (gain : 5% de ses bénefs), et se clone pour trouver dans la jungle des morceaux de musique libres :

  1. les morceaux libres qui sont vraiment libres (donc il passe un temps infini à trouver la licence de chaque morceau et s’assurer qu’elle est la bonne) ;
  2. que la musique est correcte.

Résultat 6 mois plus tard, Thénardier est en cure de désintox pour abus de cocaïne et surmenage. Les Causettes’n roll ont monté un cabinet d’avocat, une association d’évangélisation et vivent de raconter leur histoire dans les magazines. Ils n’ont plus le temps de jouer de la musique.

Pourrait-on faire autrement ?

Eu égard au coût trop élevé des sociétés de perception des droits d’auteur, il y a évidemment des alternatives possibles.

La jungle du droit de reversement est telle qu’il existe un marché tant pour satisfaire les zikos que les Thénardier de tous poils.

Quelques idées pas compliquées :

Solution 2 : En mode startup aux dents longues

Nom de l’entreprise : The Exploitored

Business model Simple non inspiré de la science fiction  :

Louer à redevance mensuelle fixe en fonction du nombre de PC installés de la diffusion de musique sans emmerdes. Chaque PC contient des playlists de musique libre de droit. Pour donner de la valeur ajoutée, The Exploitored paie un DJ pour faire les playlists avec des groupes phares dans des styles phares. PC mis à jour automatiquement par internet. Thénardier ne paie plus un cumul de taxe obscur et variable, mais un coût fixe mensuel, les musiciens eux se voient rémunérés en fonction de leur présence dans les playlists. En plus, une plate-forme web permet la mise en relations des groupes désireux de jouer de la musique libre et tenanciers désireux de faire des concerts. La société prélève 5€ par mois par tenancier pour la mise en contact illimitée, 50€ par mois par PC, 300 pour l’achat du PC.

Pour les auditeurs

Écouter des morceaux de trad’, ou des reprises de classique ça craint ?

La reprise de la Toccata en Ré mineur, ou de la danse du sabre par Toys Dolls (punk) ne craint pas, pas plus que my way par Pearl Jam, pas plus que la habanera par Dwezzil Zappa, pas plus que la Carmen de Bizet par Fishbone. on peut tout à fait faire des reprises dans son propre genre. Rien n’empêche les groupes de mettre quelques compositions sous licence vraiment libres. Les artistes sont sensés être imaginatifs et créatifs à tous les points de vue.

Pour les groupes

Les groupes choisissant toujours les mêmes noms pour distinguer les activités libres [3] [4] et non libres sont facilement reconnaissables dans les bacs de la FNAC. Ils gagnent dans les deux mondes. En jouant les gentils, et en profitant malgré tout des méchants qui les engraissent. Pas de petit profit même avec de grands sentiments.

Au passage, les reprises sont un bon exercice de style pour des groupes.

Pour les Thénardier

Moins d’emmerdes, moins de pépettes à dépenser. Plus de bénefs, avec en plus l’image d’être des pionniers. Une bonne image, ça n’a pas de prix, même quand c’est juste pour dépenser moins.

Pour les concerts

Le jeudi les Thénardier veulent faire un concert, des groupes s’inscrivent, ils s’arrangent entre eux en respectant les conditions légales.

Pour la musique

Les reprises de morceaux anciens rendront le patrimoine vivant. Honnêtement, écoutez le Bagad de Lann Bihoué si vous croyez que la musique traditionnelle ne contient rien de bon. Puis permettre à la musique d’être jouée sans emmerde, c’est lui permettre de rester en vie un peu.

Pour les exploitored

De la maille, de l’oseille, du blé, du gras, du beurre dans les épinards et pas trop de taf sauf à mettre le truc en branle. Avec une vingtaine de stagiaires pendant 6 mois qui font du web 3.0 c’est plié en deux temps trois mouvements pour même pas 10 SMICs. Merci les stagiaires ! En plus ils auront un super CV après ça. Il y a d’exploitation nulle part, c’est légal : c’est le business.

Solution 3 : World Domination (Science Fiction) : je suis un gros Fournisseur d’accès Internet (FAI) non affilié à une société de contenu propriétaire

Je suis un FAI qui s’appelle Libre maison mère Mandatorad. Chaque abonné peut cocher une case “musique libre” sur sa page de configuration de son compte (après acceptation des CGUs). Les groupes et le FAI ont le même accord que précédemment.

Je garde les mêmes principes que précédemment, mais j’offre en bonus la mise en relation pour les concerts gracieusement pour les pros (mon métier consiste à attirer le maximum d’abonnés en utilisant des technologies que je connais, non à me créer du boulot que je ne sais pas faire).

Tarifications 2 cents d’euro par écoute d’un morceau entier, 50% pour le FAI, 50% pour le groupe. 4 cents pour le téléchargement.

Grâce à mon infrastructure web et mes authentifications automagiques des équipements, les utilisateurs accèdent à la musique de façon transparente, et sont facturés mensuellement au morceau de manière détaillée sans se poser de question. Chaque morceau est accessible par un bête lien web (à la radioblog) tant pour l’écoute radio que le download. Je prends le luxe d’offrir les morceaux en qualités CD non compressés, mais aussi en format compressés, itunes ... et (cadeau Bonux) je refais découvrir les joies de la Haute Fidélité en offrant des vrais enceintes, un ampli avec des composants de qualités, car je veux montrer que le web ça peut être aussi du progrès. J’appellerai ça la librebox HIFI. Oui vous avez entendu après 30 ans de progrès qui ont fait de la musique numérique l’art de jouer du bruit dans des casseroles, on referait de la Haute Fidélité un concept moderne !

A raison de 3 minutes par morceau, de 6 heures jouées par jour (soit 120 morceaux par jour), 20 jours ouvrés par mois (soit 2400 morceaux par mois), le tavernier paie 48€ par mois et par poste de streaming.

Le particulier, lui, peut télécharger des morceaux pour alléger la facture.

Le FAI gagne 20 cents par heure jouée, et par client, tout en ayant des coûts marginaux presque nuls ; on appelle ça une vache à lait. Il peut même virer ses DJs en se basant sur les titres les plus écoutés !

Coûts

Sachant que le réseau est déjà surdimensionné, que le coût le plus important est lié au référencement et à l’encodage de la musique, alors le coût est en première approche lié à la taille du catalogue. Et on peut laisser faire une bonne partie du boulot par les groupes (référencement, téléchargement des pochettes, inscriptions dans les bases, classification du genre musical) et des robots qui s’occupent de convertir la musique dans les formats idoines. On garde le principe des DJs au début. Faire faire son boulot par les autres, c’est pas pépère ?

Les coûts sont presque fixes, mes rentrées sont des redevances. Je passe pour un robin des bois en me gavant de thunes. J’ai gagné.

Une fois la solution développée les coûts par morceau additionnel sont marginaux. Et je capte de plus en plus d’adhérents pour mon activité principale, au coeur de ma valorisation en bourse...

Pour les groupes

Les groupes touchent une redevance automatique à chaque écoute, et se font connaître en bypassant les radios qui sont trop liées aux majors du disque (notamment par la pub). Plus de thune, plus de notoriété, en travaillant autant. Il y a quoi de mal là dedans ?

Pour les auditeurs

Baisse des coûts, légalité, nouveauté, plaisir d’entendre des trucs neufs, et de participer à une aventure supposée éthique.

Pour les tenanciers

Baisse des coûts, nouveauté, le plaisir d’énucléer la SACEM (ça va leur coûter les yeux de la tête).

Pour le citoyen

Les lois iniques, les doubles peines (payer une taxe de piratage sur des supports, tout en étant en plus poursuivis pour téléchargement supposés illégaux) deviennent obsolètes. Les dangers de la dérive du contrôle de l’accès au prétexte de piratage sont repoussés, puisque les lois anti-piratage n’ont plus lieux d’être étant donné que la viabilité de l’offre légale est démontrée.

Pour les politiques

-  Pour l’UMP une preuve que le libéralisme c’est bien,
-  pour les gauchistes une preuve que le système actuel est verrouillé par un capitalisme de rente,
-  pour les alters la démonstration que l’on peut faire autrement ...

Bref, une victoire pour tout le monde, et surtout pour la gauche rose bonbon qui trouve que tout est beau.

Produits dérivés ?

On clique sur le groupe et on peut lui demander de venir jouer de la musique libre. Conditions à négocier de mano à mano.

On peut imaginer la même plate-forme pour des jeux, des images, des thèmes graphiques, des sonneries téléphones, des images de cul, des vidéos d’actualités, des nouvelles ...

On peut imaginer que des petits malins pourront faire de l’argent en proposant moyennant surcoût d’accéder à la liste de leurs choix préférés, épargnant à des utilisateurs de se noyer dans la masse. En activité occasionnelle, pourquoi ne pas être payé à faire découvrir la musique que vous aimez ?

La différence par rapport au téléchargement légal classique ?

Les intermédiaires sont zappés. Les artistes, les consommateurs sont contents : ils ont tous un portefeuille plus rempli dans la plus stricte légalité. Et ça dépasse le cadre de l’informatique, puisque surtout ça permet à nouveau à la musique d’être jouée dans les lieux de vie sans risque de poursuite financière et judiciaire.

Pourquoi ça ne peut pas marcher

Les problèmes de la musique actuelle sont sûrement plus liés au manque d’imagination des parties prenantes qu’à la voracité des éditeurs, et à la stupidité et l’iniquité des lois.

  1. en France les FAI se concentrent avec les fournisseurs de contenus, et il y a une rumeur persistante de fusion du dernier FAI qui n’est pas dans la gestion de contenu avec N9UF Cegetel. Pourquoi feraient-ils une activité qui les concurrence, ou accepteraient-ils d’aider un concurrent en lui vendant les infrastructures idoines ?
  2. les musiciens sont viscéralement opposés à sortir de leur schéma musique propriétaire (ils sont attachés à ne pas donner la liberté d’utilisation commerciale et d’étudier de leurs oeuvres). Sans offre libre, le marché ne peut exister. Au lieu de s’en prendre aux majors ils feraient mieux d’être un peu créatifs, mais c’est sûrement trop leur demander ;
  3. les tenanciers de bars sont déjà paumés et ont peur de la SACEM. Ils seraient trop facilement intimidés par les rumeurs de cette dernière visant à discréditer ce mode de distributions, rumeurs qui seraient aussi relayées par les majors, gros fournisseurs de pubs aux médias traditionnels ;
  4. les penseurs du libre sont trop à se prendre le chou avec des virgules mal placées dans un texte de loi pour s’intéresser au monde réel ;
  5. les auditeurs aiment la Star’Ac ;
  6. les investisseurs diront que ça peut pas marcher car c’est bien connu on peut pas gagner d’argent sans arnaquer les gens ;
  7. surtout, tout le monde a trop peur pour essayer quoi que ce soit.

Changer le monde n’est qu’une question de courage et d’imagination. Ressources qui manquent à une époque où le mouton de Panurge est le seul modèle social valable, et où au lieu de se dire faisons !, tout le monde cherche des gourous pour trouver comment faire.

Alors quand j’entends les pleureuses rebello-populos-intellos dire que l’on peut rien faire contre les majors, que la musique se meurt du piratage et du capitalisme, alors -dans mon for intérieur- j’ai envie de prendre une batte de base-ball pour éclater ces tronches de veaux. Si rien ne se passe c’est pas que le monde est pas beau, pas gentil, c’est que personne n’a des couilles [5].

[1] Sous droit d’auteur classique : propriétaire au sens du logiciel libre

[2] pardon redevances

[3] ils mettent toujours free ou libre quelque part pour se distinguer du nom de leur groupe enregistré SACEM

[4] Par ex. : les free béru noirs, les Trusts libres, les free exploited ...

[5] J’aurais bien rajouté ou des chattes bien touffues pour montrer que je suis pas misogyne, mais ça sonne moins bien.

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